Rapide et électrique, la ville est mon terrain de chasse et d’expérimentation. Armée d’un appareil ordinaire, je capture des images dans l’espace public, à la marge de ce qu’il est permis de représenter et de conserver. La prise de vue furtive se fait en mouvement, dans les transports ou en marchant, de manière rapide, parfois à l’aveugle. La nuit ou dans le métro, la lumière électrique, froide et violente, met en évidence un contraste binaire : noir et blanc. L’image mouvante s’étale, comme raclée sur une toile. La perception altérée par le mouvement produit une part d’abstraction qui se révélera dans la gravure.

Mon travail de graveur consiste à développer ces clichés pendant un temps très long, trait par trait, puis à me laisser surprendre par le tirage comme dans un labo photo. J’ai été formée à la photographie dans les années de transition entre l’argentique et le numérique, je m’intéresse autant à la prise de vue qu’au traitement des images.

Mon travail se situe entre ces deux procédés mécanisés : la photographie et la gravure.

L’image photographique prise en rafale, éclatée est reconstituée sur la plaque en puzzle par un dessin méthodique. Avec ces outils incisifs et une matière souvent indomptable, je cherche à restituer la sensation de vitesse omniprésente dans nos modes de vie contemporains. En gravant, j’inscris en profondeur la virtualité et l’éphémère.

 

Ariane Fruit et Anne Sauvagnargues, 2017

 

 

De l’objet au sujet

 

Situé face à l’église Saint-Bernard à Paris, l’atelier d’Ariane Fruit est à l’image de son travail.

Un décor typiquement urbain en noir et blanc, au milieu d’autres artistes qui pratiquent comme elle le multiple. C’est dans ce lieu d’échange et de transformation que les images d’Ariane prennent forme en venant à la lumière, dans cette intimité évidente entre l’œuvre et l’atelier.

Après une pratique assidue du dessin, Ariane se forme à la photographie à l’École des Gobelins. À cette époque le monde de la photo est en pleine révolution, c’est la transition de l’argentique au numérique, et ce qui passionne Ariane, c’est justement ce travail artisanal du développement en labo, ce lieu sacré, cet athanor, où se mêle la chimie, le temps et le noir en un creuset qui pour révéler la lumière doit en être dépourvu.

Car ce qui l’attire avant tout en future professionnelle de la photographie, c’est la construction de la lumière, ce lent cheminement physique qui la mène du noir au blanc.

Après avoir été assistante photo aux beaux-arts de Tours, elle s’initie à la gravure à Strasbourg, en quête d’un moyen manuel qui lui permettrait à la fois d’enrichir et de matérialiser ce cheminement tout en se substituant à la chimie du développement photographique. C’est finalement le patient travail du linoleum qui lui permet d’atteindre son objectif. La taille d’épargne dans laquelle tout ce qu’on enlève devient lumière, et tout ce que l’on garde reste dans l’ombre. C’est à la gouge qu’elle interprète ses photographies, car ce n’est jamais l’un sans l’autre, le graveur ne remplace pas le photographe, les deux aspects de l’artiste se superposent. Son travail est la conjonction de ces deux média, à la façon d’un grand journal de bord, où il est question de sites urbains, souvent en intérieur avec des gens tout proche et qui parfois vous traversent, car l’auteur, pour être au plus près d’eux, se fait toute discrète, voire invisible, comme savent le faire les photographes. Parfois des scènes en extérieur, mais alors plutôt de nuit, ou bien s’il fait jour, vues d’un abris, de l’intérieur d’un tunnel par exemple dans la série traitant de la Petite Ceinture, certainement en référence à ce lieu sombre du labo photo.   À partir d’une proposition photographique volontairement floue, dispositif qui lui permet d’abolir la distance entre l’objet qu’elle perçoit et le sujet qu’elle donne à voir, elle commence par tailler les grandes zones de lumière, puis délaissant les noirs et oubliant son modèle photographique, elle entame alors avec ses gouges, un long cheminement, se laissant guider par son instinct, dans la part d’ombre qui va du noir au blanc, révélant l’un en creusant l’autre et ce sans repentir.

Au-delà d’une rigueur et d’une stabilité évidente, les œuvres d’Ariane nous ramènent souvent à un instant d’équilibre, une impression fugace, un entre-deux. Ce sentiment du à cette surimpression de l’instantané de la photo que l’on perçoit sous la temporalité de la gravure, vient souligner une scène pas tout à fait en action, entre le dedans et le dehors, entre le plein et le vide.

À la façon de son travail sans filet, de rigueur et d’improvisation combinées, Ariane nous invite à la suivre sur le fil ténu qu’elle a patiemment tendu entre l’objet perçu et le sujet gravé.

 

Pascal Hemery, 2015